lundi 19 juin 2017

La confrérie des chemins noirs



Un mien ami m'a envoyé cette citation tirée de l'ouvrage d'un auteur que je n'apprécie pas particulièrement : Sylvain Tesson. Son livre Dans les Forêt de Sibérie, seul ouvrage lu alors, m'avait semblé surévalué par la critique et les lecteurs et bien en-dessous, dans le même genre, des Lettres de Gourgounel de Kenneth White. Pourtant, je dois avouer que dans ces quelques lignes tirées de Sur les chemins noirs, Tesson ne manque pas son coup ou, comme le remarque mon camarade, ne serait pas désavoué par un taoïste.

« Un rêve m'obsédait. J'imaginais la naissance d'un mouvement baptisé confrérie des chemins noirs. Non contents de tracer un réseau de traverse, les chemins noirs pouvaient aussi définir les cheminements mentaux que nous emprunterions pour nous soustraire à l'époque. Dessinés sur la carte et serpentant au sol ils se prolongeraient ainsi en nous-mêmes, composeraient une cartographie mentale de l'esquive. Il ne s'agirait pas de mépriser le monde, ni de manifester l'outrecuidance de le changer. Non ! Il suffirait de ne rien avoir de commun avec lui. L'évitement me paraissait le mariage de la force avec l'élégance. Orchestrer le repli me semblait une urgence. Les règles de cette dissimulation existentielle se réduisaient à de menus impératifs : ne pas tressaillir aux soubresauts de l'actualité, réserver ses colères, choisir ses levées d'armes, ses goûts, ses écoeurements, demeurer entre les murs de livres, les haies forestières, les tables d'amis, se souvenir de morts chéris, s'entourer des siens, prêter secours aux êtres dont on avait connu le visage et pas uniquement étudié l'existence statistique. En somme, se détourner. Mieux encore ! Disparaître. « Dissimule ta vie », disait Epicure dans l'une de ses maximes... »


jeudi 15 juin 2017

Un tribut à Moloch


Au travail (je dois payer mon loyer et me nourrir, pauvres prétextes, pas si pauvres que ça, pour qui n'ose affronter la déqualification sociale), j'ai dû m'entretenir avec une femme dévorée par des mots qui ne lui appartenaient pas. Regard las, maigre, la langue mâchée par d'autres, elle a récité sa fable pendant que, de l'autre côté de la table, je ne savais comment prendre mes notes. 

Dans son histoire, « le passé bâtissait l'avenir en s'appuyant sur les forces du présent ». Son index tâché de nicotine - je l'avais surprise, dans la cour, en train de terminer une cigarette – allait et venait sur l'accoudoir en skaï de son fauteuil à la façon d'un enfant égaré. Chacun de ses verbe était un autocollant, une banderole déjà usée avant d'avoir été déployée. Sa grammaire et ses arguments, morts d'avoir trop gonflé leurs muscles, avaient bâti un mur entre elle et moi, et l'idée qu'elle se faisait d'elle-même. 

Dans ce bureau où s'empilaient des dossiers - la dématérialisation, pourtant mainte fois prônée, avait démultiplié le papier -, l'âme importait peu pour qui la laisse se transformer en rouage. Nous avons bourdonné comme des mouches pendant quelques minutes, puis, chacun ayant payé son tribut à Moloch, nous nous sommes levés et salués, aussi pressés l'un que l'autre de quitter le lieu de notre défaite.

lundi 12 juin 2017

Rabelais, notre père


"En ces temps sinistres de politicaillerie nauséabonde, faites aux salopards confits en sacristie qui croient puiser impunément dans les caisses de l’État pour leur usage personnel le coup du père François : lisez jusqu’à plus soif Rabelais, qui a pour nous soulevé bien des lièvres, notamment dans son récit de la Guerre Picrocholine aux chapitres XXV à LI de Gargantua, et par avance mis en lumière bien des offenses sans les pardonner aucunement. C’était il y a longtemps. C’est aujourd’hui. Vade retro, Satanas !", conclut bonnement Maurice Mourrier dans son article Rabelais, notre père que l'on pourra lire, in extenso, dans l'excellent site En attendant Nadeau.

jeudi 8 juin 2017

Psychopathologie de la non-vie quotidienne



Dans La Fausse conscience (1962), Joseph Gabel, le premier, analyse d'un point de vue clinique et politique le processus de schizophrénisation de la vie quotidienne. A partir de son observation d'enfants spatialisant les évènements de leur vie sans jamais les inscrire dans une temporalité, il en vient à définir le mode de vie spectaculaire comme extérieur au temps chronologique et à l'histoire, comme une reproduction à l'identique du même instant non vécu

Dans Manuel de survie (1974), le théoricien et poète italien Giorgio Cesarano remarque que le caractère profondément nihiliste du capitalisme contemporain le pousse à organiser un vaste ensemble de communautés thérapeutiques où toutes les quêtes identitaires, religieuses et culturelles sont instrumentalisées et participent à la guerre de tous contre tous. 

Dans La Vie innommable (1993), Michel Bounan rend évident le lien qui unit la souffrance psychique contemporaine et l'appauvrissement du langage : l'incapacité à comprendre son monde induit une incapacité à nommer son mal. 

Ces trois constats définissent les termes d'une psychopathologie de la non-vie quotidienne, entretenue et préméditée par le pouvoir spectaculaire. Par une vraie stratégie de déréalisation, ce pouvoir généralise les tendances paranoïaques et schizophréniques des population sous son contrôle et génère de nouvelles pathologies qui sont le résultat direct de la confusion, entretenue et préméditée, entre le réel et l'imaginaire, la vérité et le mensonge. Qu'elle soit cachée et honteuse, visible et revendiquée, la maladie mentale se développe partout comme la forme nouvelle du lien social. Elle est le signe maladif d'une crise de la représentation et préfigure une violente crise de civilisation.

Jordi Vidal, Traité du combat moderne, Films et fictions de Stanley Kubrick

mercredi 7 juin 2017

La guerre contre le peuple



Jeff Halper nous cause de la guerre contre le peuple dans l'un des blogs de Médiapart en nous disant, entre autre chose, que : " La pacification, « rendre sûre l’insécurité », qui fait partie intégrante de l’accumulation par dépossession, est le but ultime du capitalisme. L’objectif est de rendre les peuples du monde incapables de résister à la puissance du marché et au règne des classes dominantes."

mercredi 31 mai 2017

Hypocrisie (rien de nouveau sous le soleil)


Comme l'écrivent, à leur façon, Anne Brunner et Louis Maurin de l’Observatoire des inégalités dans leur Rapport sur les inégalités en France, édition 2017 : "L’hypocrisie doit cesser. Les inégalités de revenus progressent parce que les plus favorisés en veulent toujours plus. Soit on assume le phénomène, soit on se donne les moyens d’une plus grande solidarité."
Et l'article commentant ce rapport de poursuivre : "Le tableau des inégalités brossé par la seconde édition du Rapport sur les inégalités en France ne pousse pas à l’optimisme. Les classes favorisées, gourmandes, en veulent « toujours plus ». Rien de nouveau, mais le refus de voir les inégalités sociales dont sont victimes les classes populaires, l’exploitation des travailleurs flexibles, la précarité et le chômage des non-diplômés, conduit à une exaspération qui s’exprime dans les urnes."


mardi 30 mai 2017

Solve & Coagula



Ces images, assez réjouissantes et même intrigantes (ce qui est mieux), glanées sur le site qui, avec sagesse, sait dissoudre et coaguler.


lundi 22 mai 2017

Il faudra toujours


Il faudra toujours, sans lui demander un avis qu’il ne peut pas donner, arracher le nouveau-né à son monde, lui imposer – sous peine de psychose – le renoncement à sa toute-puissance imaginaire, la reconnaissance du désir d’autrui comme aussi légitime que le sien, lui apprendre qu’il ne peut pas faire signifier aux mots ce qu’il voudrait qu’ils signifient, le faire accéder au monde tout court, au monde social et au monde des significations comme monde de tous et de personne.
Cornelius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société

Chez Casto


Le terme même de révolution n’est plus approprié à la chose. Il ne s’agit pas simplement d’une révolution sociale, de l’expropriation des expropriateurs, de la gestion autonome de leur travail et de toutes leurs activités par les hommes.
Il s’agit de l’auto-institution permanente de la société, d’un arrachement radical à des formes plusieurs fois millénaires de la vie sociale, mettant en cause la relation de l’homme à ses outils autant qu’à ses enfants, son rapport à la collectivité autant qu’aux idées, et finalement toutes les dimensions de son avoir, de son savoir, de son pouvoir.
Cornelius Castoriadis, La société bureaucratique.

mercredi 10 mai 2017

Une saison en enfer



Cependant c'est la veille. Recevons tous
les influx de vigueur et de tendresse réelle.
Et à l'aurore, armés d'une ardente patience,
nous entrerons aux splendides villes.

Arthur Rimbaud