jeudi 30 novembre 2017

Nihilisme et capitalisme


Accoudé au Comptoir, on écoutera Alfredo Gomez-Muller, l'auteur de Nihilisme et capitalisme, nous causer du nihilisme, rejeton certifié du capitalisme.

Pour la bonne bouche, on lira, ci-dessous, quelques extraits de son propos. Quant à l'intégralité de l'entretien, on la trouvera ici.

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Nietzsche resignifie le mot “nihilisme”, qui existait déjà avec une tout autre signification, pour en faire un concept qui confère une première forme intelligible à ce phénomène du vide de sens ou – dans le langage des philosophies de l’existence du XXe siècle – de l’absurdité de l’existence. Il ne s’agit pas d’une expérience purement “individuelle” ou subjective car la subjectivité se constitue dans l’intersubjectivité et se construit socialement, dans les interactions quotidiennes des uns avec les autres au sein d’une certaine société et d’une certaine culture. Le nihilisme est produit socialement et “culturellement” au sein des sociétés européennes les plus industrialisées (Nietzsche parle de « nihilisme européen ») ainsi que des États-Unis, une société qui reproduit en Amérique l’essentiel du modèle économique et social instauré par le capitalisme industriel en Europe. Le nihilisme est la vision du monde inhérente au capitalisme, qui enferme la vie humaine dans un monde de finalités sans fin, de finalités dépourvues de sens. 

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Dans ce monde toute chose est saisie comme susceptible d’une appropriation privée et accumulative permettant d’accroître l’influence et le pouvoir sur les autres ; le monde est par là même le lieu de la lutte de tous contre tous. Le monde en tant que tel est assigné à la signification unique de l’appropriable au service du pouvoir sur les autres, c’est-à-dire de la domination. Le monde n’a pas de sens, il possède exclusivement la signification de l’appropriable au service de la domination. Au XVIIe siècle, au moment de la première expansion du capitalisme, Hobbes avait déjà posé l’avoir et le pouvoir comme finalités ultimes de la vie humaine, et affirmé que ces deux finalités font système. Le nihilisme capitaliste produit et est à la fois produit par une forme de subjectivité individualiste et possessive (« l’individualisme possessif » étudié par C.B. Macpherson), qui a perdu la capacité de créer du sens et des valeurs. L’eau, la terre et déjà l’air que nous respirons deviennent ressources pour l’accroissement du Capital, tout comme les êtres humains qui deviennent "ressource" et marchandise. Le nihilisme n’est pas un état de la culture, car le propre de la culture est sa capacité à recréer sans cesse du sens et des valeurs qui disent l’exigence éthique de la solidarité. Le nihilisme capitaliste est plutôt un état de l’anti-culture. 

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La modernité capitaliste, et non pas “la” modernité en général, tend à chasser de l’espace public et de la conscience des personnes tout questionnement sur le “pourquoi”, à tel point que le sens de la question elle-même tend à disparaître dans un monde d’individus affairés et soucieux des meilleurs moyens permettant de maximiser profits et performances. Reste cependant, en dehors du problème de l’invasion de la rationalité instrumentale, la question de la configuration proprement capitaliste de la technique. La technique moderne est très largement configurée par l’intérêt capitaliste de maximisation du rendement et du profit privé, et, plus précisément, par le fait que cet intérêt prime sur l’intérêt général de la société. La technique industrielle configurée par le capitalisme a pu fabriquer des machines et des formes d’organisation du travail qui sont peu respectueuses de la nature et de l’intégrité des humains qui sont, par exemple, asservis à des rythmes imposés par la machine, c’est-à-dire par les agents techniques de l’intérêt capitaliste. L’organisation technique capitaliste du travail pousse à l’extrême la division du travail, produisant ainsi des tâches confinées et répétitives dont le sens échappe au travailleur. Déjà observé par Castoriadis dans les années 1960, ce phénomène s’étend et prend aujourd’hui la forme des bullshit jobs ou des “jobs à la con”. L’absence de sens dans la société est aussi la généralisation du non sens dans le travail. 


Der Mann ohne Eigenschaften

Robert Musil

Ce livre étincelant, qui maintient de la façon la plus exquise le difficile équilibre entre l'essai et la comédie épique, n'est plus, Dieu soit loué, un "roman" au sens habituel du terme : il ne l'est plus parce que, comme l'a dit Goethe « tout ce qui est parfait dans son genre transcende ce genre pour devenir quelque chose d'autre, d'incomparable ». Son ironie, son intelligence, sa spiritualité relèvent du domaine le plus religieux, le plus enfantin, celui de la poésie.

Thomas Mann, 1932, à propos de L'Homme sans qualités


mercredi 15 novembre 2017

Contre la réforme du travail



Dans la Plèbe Hâte, déjà va, l'ami Wrob, avec quelques camarades, s'est fendu d'un tract concernant la réforme du travail. Il y rappelle, entre autre chose, que les raisons de se mobiliser contre cette réforme ne manquent pas :
- les ordonnances vont faciliter les licenciements et dégrader les conditions de travail ;
- baisse des APL jusqu’à 60 euros par mois ;
- état d’urgence inscrit dans le droit commun qui met gravement en danger nos droits, nos libertés ;
- 150 000 contrats aidés supprimés ;
- retour au service militaire.

On lira avec profit ce tract . A diffuser comme on peut et tant qu'on veut.

vendredi 10 novembre 2017

Bei freunden sein



Frei sein (être libre) signifie originellement bei freunden sein (être auprès d'amis). Freiheit (liberté) et Freund (ami) ont la même racine. Fondamentalement, la liberté est relation. On ne se sent véritablement libre que dans une relation réussie, dans le bonheur d'être ensemble avec d'autres. 

Byung-Chul Han, Psychopolitique, Le néolibéralisme et les nouvelles techniques de pouvoir


Communauté


C'est seulement dans la communauté avec d'autres que chaque individu a les moyens de développer ses facultés dans toutes les directions. C'est donc seulement dans la communauté que la liberté personnelle est possible.

Karl Marx, Friedrich Engels, L'idéologie allemande


jeudi 9 novembre 2017

Demain, tous crétins




Apparemment, l'humanité bascule dans l'imbécillité : depuis vingt ans, les scientifiques constatent que les capacités intellectuelles ne cessent de diminuer à l'échelle mondiale. Une baisse du QI a été observée dans plusieurs pays occidentaux. À cela s'ajoute une explosion des cas d'autisme et des troubles du comportement. En cause : les perturbateurs endocriniens, ces molécules chimiques qui bouleversent le fonctionnement de la thyroïde, essentielle au développement cérébral du fœtus. Présentes dans les pesticides, les cosmétiques, les mousses de canapé ou encore les plastiques, ils nous font baigner dans une véritable soupe chimique. Aux États-Unis, chaque bébé naît ainsi avec plus de cent de ces molécules dans le sang. 

Dans Demain, tous crétins ?, Sylvie Gilman et Thierry de Lestrade traitent de l'effet de ces polluants sur notre intelligence et notre santé mentale en interrogeant des chercheurs, comme la biologiste Barbara Demeneix, spécialiste de la thyroïde, ou la biochimiste américaine Arlene Bloom, qui lutte, depuis les années 1970, contre l'utilisation des retardateurs de flammes. 

Visionnons donc la chose ici en n'oubliant pas que cette critique, toute juste qu'elle soit, n'est que partielle et que nous savons que les perturbateurs endocriniens, tout redoutables qu'ils soient, ne sont pas les seuls responsables de notre abrutissement. « Polyfactorielle, polyfactorielle ! », tel doit être l'écho de nos défiances.


lundi 30 octobre 2017

Un(e) mystique ?

 
D'un geste très oriental, Hossein Soleimani pause soigneusement son briquet sur le paquet de cigarettes avant de désigner le bout de table où Guimard est assis.
"- En voilà un qui pourrait être le paradigme de ce que nous sommes : deux ou trois manuscrits en attente, des ressources économiques aussi incertaines que mystérieuses, un zeste d'hypocondrie et un désir de révolte qui se cantonne au rythme de son clavier. Le tout, enveloppé dans un désespoir lui-même en lambeaux à force d'avoir été ressassé. Sentez-vous du talent chez cet homme ? J'ai lu son manuscrit. Cela s'appelle Les frontières du nord. Je ne sais qu'en dire. Je suis un peu gris mais je vais risquer un jugement : il a du talent, un talent des marges, un talent qui promet sans jamais se commettre avec certaines formes du réel. Regardez-le pointer son index vers la petite Paulet : il y a de la hargne chaque fois qu'il veut s'expliquer, ne serait-ce que pour défendre ses goûts en matière de vin. C'est la hargne du réprouvé. Est-il original ? Sommes-nous originaux ? Si oui, nous possédons cette originalité qu'arborent les écrivains inconnus : une morale qui voudrait se tenir en dehors de l'hypocrisie. Remarquez, je me demande si cette morale là ne constituerait pas elle-aussi un créneau. Il y a une telle demande... Ceci dit, regardez ses mains, sa façon de boire son verre de vin, cette bedaine, ce regard vif. C'est un animal à sang chaud. Un viveur un peu forcé qui jugule ses peurs sur l'écran de son ordinateur. Qu'est-ce que l'écriture pour lui ? Pour nous ? Une adhésion sincère au pouvoir de l'encre ? Allez savoir... Je ne sais plus qui disait que malgré la jungle des câbles, la forêt des antennes et des paraboles, il faut continuer à écrire dans l'espoir qu'au milieu de ce bordel quelqu'un nous lira. Une mystique ? Une solution de repli face à ce que nous prenons dans les dents ? Une lâcheté qui se dissimule derrière des imprécations ? J'aime bien le regarder : il boit comme s'il ne devait plus jamais boire. Il y a quelque chose du noyé chez Guimard. Il faut dire que je vois des noyés partout en ce moment, des femmes et des hommes submergés par l'absence de solution. Pourtant, je dois l'admettre, nous bougeons encore. Nous respirons. Nous racontons des histoires. Nous noircissons carnets et écrans à la recherche de je ne sais quoi. La vérité ? Comme vous, ce genre de mot me donne des aigreurs d'estomac. Je me sens toujours assez petit garçon quand quelqu'un les ramène sur la table. Soyons plus modestes. Je parierais que nous cherchons surtout un lecteur attentif. Quelqu'un qui mêlera ses erreurs aux nôtres pour que nous puissions donner un sens aux mots que nous avons empilé là. L'intégrité ? Regardez Guimard, il est amoureux d'Ampus, cela crève les yeux tout autant que le poids qu'il a perdu depuis qu'il la connaît. Il fait un régime, je vous l'assure ! Pourtant, je suis certain qu'il cèderait aux sirènes d'un autre éditeur si celles-ci venaient lui chanter les mirages d'une publication plus élargie. Et alors là, l'amour... Il ne resterait de son élan que l'encens qu'il n'aurait pas eu le temps de brûler." 

Les enfants de Moloch, walk in progress 

 

vendredi 27 octobre 2017

A, B et C



Les big data suggèrent un savoir absolu. Tout est mesurable et quantifiable. Les choses révèlent leur corrélations restées jusqu'ici secrètes. Le comportement humain doit lui aussi devenir exactement prévisible. On proclame un nouvel âge du savoir. Les corrélations remplacent la causalité. Le « C'est comme ça » remplace le « Pourquoi ça ? ». La quantification numérique de la réalité chasse l'esprit hors du savoir.
[...]
C'est avant tout le « concept » qui génère la connaissance. Le concept, C, comprend en lui A et B et c'est grâce à lui que sont saisis, compris A et B. Il est la relation supérieure qui contient A et B, et à partir de laquelle on peut fonder leur rapport. A et B sont ainsi les « moments d'un tiers supérieur ». La connaissance ne peut commencer qu'au niveau du concept : « Le concept, immanent aux choses elles-mêmes, est ce par quoi elles sont ce qu'elles sont, et comprendre un objet veut donc dire devenir conscient de son concept* ». Ce n'est qu'à partir du concept englobant, C, qu'il est possible de saisir et comprendre complètement la corrélation entre A et B. Les big data sont sans concept et sans esprit. Le savoir absolu que suggèrent les big data n'est que l'absolu du non-savoir.

Byung-Chul Han, Psychopolitique, Le néolibéralisme et les nouvelles techniques de pouvoir

* G.W. Hegel